Il y a 5 ans, je réalisais un reportage à la ferme de la Sarte avec Géraud Dumont de Chassart, agriculteur en Belgique (TCS 112). Ses deux passions : la ferme et l’agronomie. Où en est-il aujourd’hui ?
Drivé par son intuition, son esprit curieux et ses 1001 tests, il gère les 177 hectares de la ferme familiale avec une vision inébranlable, celle de minimiser son impact sur le sol et sur l’environnement.
Une rotation qui génère de l’azote et qui limite les herbicides
Dans les années 2000, la rotation à la ferme de la Sarte était classique : froment, escourgeon, betterave, froment. Dix ans après, le maïs grain faisait son apparition dans l’assolement ainsi que le colza avec un débouché dans les biocarburants. Lors de notre reportage en 2021, Géraud témoignait du changement suivant : « il y a deux ans, on a arrêté la betterave et cette année, on réduit les pommes de terre pour préserver nos sols. On s’oriente davantage sur les céréales et sur le colza associé à des légumineuses. L’implantation systématique de couverts diversifiés permet une grande flexibilité face aux conditions météorologiques, aux marchés, et permet de conserver un couvert pour en faire des graines. » Cinq ans plus tard, 2025 reçoit encore son lot de changement dans la rotation : « on a diminué les céréales et augmenté les têtes de rotation » annonce Géraud. « Vu nos sols séchants, on a remplacé le lin de printemps par du lin d’hiver qui supporte mieux ces conditions. En outre, notre technique du semis simplifié (un déchaumage pour gérer les pailles puis sol travaillé sur 5 cm avec un semoir à disques) a permis que notre lin d’hiver ne gèle pas contrairement à celui de nos voisins sous labour. » Arrivent également dans la rotation, quelques cultures de niche à vocation de l’alimentation humaine : du tournesol (en 2025), du lupin d’hiver (pour 2026) et aussi de la féverole d’hiver (en 2023). Cette dernière permet de suivre avec un colza qui nécessitera moins d’azote et qui attirera moins de limaces qui n’apprécient guère les résidus de féverole contrairement aux pailles d’une céréale qui aurait précédé le colza. L’avantage de modifier la rotation en y introduisant davantage de têtes de rotation est de varier les dates de semis et d’ainsi désynchroniser la pousse des cultures de rente de celle des vulpins. Ainsi la pression en vulpins diminue, ce qui est également favorisé par la diminution des céréales dans la rotation.
Gagnant sur tous les plans
La diminution de cette pression en graminées adventices permet à Géraud de réintégrer de l’avoine en culture principale pour laquelle peu de solution de désherbage sont homologuées mais ses avantages agronomiques sont qu’elle a un grand pouvoir couvrant et qu’elle demande moins d’azote. En outre, les rangs sont davantage espacés (25 cm), ce qui permettrait d’introduire du binage en désherbage mécanique. Mais ça c’est encore dans les idées futures. Car cela nécessite d’acquérir une bineuse.
Si l’agronomie drive la rotation, ces choix se justifient aussi économiquement vu le contexte actuel où les engrais sont chers et où le prix des céréales reste à la baisse. Ce genre de rotation nécessite en revanche un grand nombre de débouchés rendus possible par la relation de confiance que Géraud et sa famille entretiennent de longue date avec les négoces du coin. Des négoces qui ont gardé une taille humaine, et avec qui on discute encore d’homme à homme.
L’arrivée des bio-intrants chez Géraud
Pour poursuivre sa vision de minimiser son impact sur le sol et sur l’environnement, Géraud tente d’encore diminuer les traitements phytosanitaires et les apports d’engrais grâce aux bio-intrants. Il a énormément essayé depuis 2020. Des extraits de compost, des thés de compost oxygénés (TCO), des enrobages, des extraits fermentés de végétaux (ortie, consoude).
Il a d’ailleurs postulé au Fonds Baillet Latour qui propose un encadrement scientifique d’agriculteurs innovant et l’a obtenu en 2022. Ainsi lauréat de l’appel à projet « CERES – Agriculture en transition », il a collaboré durant 4 ans avec les Fermes Universitaires de l’UCLouvain. Les chercheurs élaborent les plans expérimentaux, conçoivent les essais, coordonnent les analyses en laboratoire et assurent la diffusion des résultats. L’objectif du projet était d’étudier les effets de différents bio-intrants et oligo-éléments sur les services écosystémiques du sol et sur la productivité agricole. Les essais ont comparé les performances, en termes de rendement et de santé des plantes, d’itinéraires conventionnels d’une part et d’itinéraires techniques alternatifs basés sur des bio-intrants d’autre part.
Après quatre années d’essais, trois idées maîtresses ressortent :
- la simple substitution des fongicides par le thé de compost en pulvérisation n’est pas une piste à suivre ;
- les fongicides n’ont pas toujours permis de gagner du rendement ;
- le changement à opérer, est une approche systémique, plutôt qu’une approche de substitution d’un produit par un autre.
Aujourd’hui, en vue d’optimiser sa gestion du temps il souhaite se concentrer sur les enrobages de semences avec du compost et a mis de côté les pulvérisations foliaires (les thés de compost en pulvérisation) sur les cultures de rente. Eventuellement, sur les couverts, quand la charge de travail est moindre, il pourrait encore l’envisager afin de prendre soin de la biodiversité de son sol.
« Que va-t-on changer avec 2 kg de compost ! »
« A l’époque, en 2020 », se souvient Géraud, « un ami agronome, Juan de la Cerna, cherchait une parcelle pour tester une recette de compost qu’il avait apprise en travaillant dans des plantations en Amérique du Sud et qu’il avait peaufinée en Allemagne. Je n’y croyais pas trop. Qu’est-ce que tu veux changer avec 2 kg de compost ! On a essayé sur une parcelle qui n’était pas à moi, et qui était relativement dégradée. La première année, on a doublé la biomasse du couvert ! » L’intuition initiale était de supprimer les fongicides d’enrobage des semences, qui seraient défavorables à la vie du sol autour de la graine et donc à l’initiation de la mycorhization, et de les remplacer par une batterie de vie microbienne et d’éléments nutritifs à proximité de la semence. Un biberonnage en quelque sorte. Le principe est d’enrober les semences du couvert par une espèce de pâte à crêpe composée de compost. Mais pas n’importe quel compost ! La recette a été peaufinée avec David Verstraete de l’Association Greenotec. Il nous l’explique globalement. « A la base on a un compost produit selon la méthode « Johnson-Sue » c’est-à-dire un compost très riche en champignons car celui-ci est produit sans retournement qui casserait les filaments des champignons ». Ce compost est produit dans des tonneaux où l’oxygène arrive via des tubes percés. On en fait un thé de compost dont on prélève 500 ml pour une quantité finale de 100 kg de pâte d’enrobage composée d’autres composts (lombri compost et compost CMC). Géraud y ajoute également des oligo-éléments grâce au TMF de chez TMCE et last but not least, au semis, il injecte dans la ligne, un produit solide de chez TMCE composé de minéraux, du TMS.
« Ca demande une logistique certaine » avoue Géraud. « Et c’est l’ensemble qui fait que ça marche et le contexte de départ de la parcelle. Des chercheurs ont tenté d’isoler les facteurs de tout ce que j’essayais, et ça n’a pas été concluant. Mais moi je vois les effets globaux de la combinaison de tous les facteurs sur mon rendement et je suis content avec ça. La conclusion, c’est qu’avec la combinaison de ces enrobages et des minéraux, mon système peut se passer de fongicide trois années sur quatre. Lors de l’épisode pluvieux de 2023, il aurait sans doute fallu que je traite trois fois pour gagner un peu de rendement mais vu que j’ai fait l’économie des fongicides, globalement ma perte économique n’était pas très importante »


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