L’agronome belge Jean-Marie Parmentier a consacré sa vie à comprendre les sols et à transmettre cette passion aux agriculteurs. Ancien responsable du service agronomique chez Rosier (fabricant d’engrais), il revient pour la revue TCS, sur son parcours, guidé par l’expérimentation, la collaboration et l’observation du terrain.

Jean-Marie, comment décrirais-tu ton parcours professionnel ?

Comme un peu tous les parcours de vie, il y a un début, une période d’efficacité et puis tout doucement une diminution. C’est pareil pour les plantes et les animaux. Dans ce cycle, j’ai d’abord appris grâce à des réussites et à des échecs dans différentes directions. Ensuite, j’ai trouvé le bon parcours dans lequel j’ai pu être efficace. Mais on continue à progresser parce qu’on apprend toute sa vie. Ce doit être conforme avec ce qu’on sent, ce qu’on aime, ce qui correspond à notre personnalité. Puis, tout doucement, vers la fin, on commence à passer la main. J’ai eu l’occasion de travailler avec beaucoup de stagiaires et d’en former un plus jeune qui a poursuivi le travail. Par la suite, j’ai continué à donner des cours, complémentairement à la retraite.

Mon métier, ma mission, ce fut de répondre à une question : « Quand apporter les engrais et à quoi servent-ils quand on les apporte au sol ou en foliaire ».  J’ai appris à faire la différence entre « allégation » (ce qui se raconte) et « expérimentation » (ce qu’on vérifie).

Jean-Marie Parmentier en six périodes clé, multiples de 5

  • Avant 1983 :
    • Coopération en Algérie.
    • Divers emplois : séchage de pulpes et luzernes, vente d’algues marines puis de compléments minéraux pour vaches laitières.
    • Accompagnement pendant 5 ans des coopératives et négoces du nord de la France dans le domaine de la fertilisation.
  • 1983 (~5 ans) :
    • Entrée chez Rosier comme technico-commercial.Installation dans une région inconnue, à 100 km du domicile d’origine.Découverte du métier au contact des agriculteurs et des dépôts agricoles.Activités liées à la réception des céréales et à la fourniture d’intrants : aliments, engrais, produits phytosanitaires et semences.
    • Certains dépôts rejoindront plus tard la coopérative SCAM.
  • Fin des années 1980 (~5 ans) :
    • Accompagnement pendant 5 ans des coopératives et négoces du nord de la France dans le domaine de la fertilisation.
  • Fin du XXe siècle (~10 ans) :
    • Gestion des semences et des engrais pendant une dizaine d’années.
  • 2002 – 2016(~15 ans) :
    • Retour chez Rosier comme responsable du service agronomique.
    • Mission principale : expliquer l’utilité et le moment d’utilisation des engrais, au sol ou en application foliaire.
    • Développement d’une approche fondée sur l’expérimentation plutôt que sur les simples allégations.
  • De la retraite à 2025 (~10 ans) :
    • Transmission des connaissances à travers des cours destinés à l’accès à la profession d’agriculteur.

Que retires-tu de ton expérience chez Rosier ? Quelles idées as-tu mises en place ?

Chez Rosier, j’ai eu beaucoup de liberté dans le travail, des moyens qui étaient significatifs à mon niveau et la possibilité d’établir de nombreuses collaborations avec des organismes techniques en France comme en Belgique. Ce furent de beaux sujets d’investigation pour les organismes agronomiques avec lesquels on a pu collaborer. Et j’ai remarqué aussi qu’il fallait 10 ans entre la prise de conscience initiale dans la communication et… le moment où ça arrive sur le terrain d’une manière relativement généralisée.

Cette société productrice d’engrais m’a toujours fait confiance et je n’ai jamais senti de manipulation. C’est important parce qu’on pense parfois que les sociétés sont d’office malhonnêtes. Les deux existent. Cela dépend des individus en place.

J’ai mis en place de nombreux essais et j’en retire que quand on veut vérifier quelque chose, on a les fameuses quatre répétitions pour avoir confiance dans les chiffres. Mais quand on aborde un sujet, il faut le faire au moins quatre fois pour avoir, si possible deux météos, deux saisons différentes et deux types de sols très différents, de manière à savoir jusqu’où c’est reproductif et dans quelles conditions.  Pour moi, ce fut fort important et fort utile.

Rosier, c’est une multinationale ?

Oui et non. C’est une société locale, avec un personnel local, mais qui dépend d’une société multinationale, au niveau de son capital. A ce moment-là, j’ai pu mettre en place des réseaux d’essais pour mieux comprendre comment les sols fonctionnent et donc compléter l’information qui porte souvent sur ce qu’ils contiennent. On a connu une période où les sols étaient relativement pauvres, sortant du Moyen-Âge, avec des éléments minéraux en relation avec l’historique de la roche-mer. Avec la révolution agricole, tous les essais allaient dans le même sens : tu apportes de l’azote, du phosphore, du potassium et tu as une amélioration des résultats. On l’a fait pendant un siècle, et surtout lors pendant la deuxième partie du XXe siècle, avec l’intensification. C’était devenu la norme puisque on avait eu de bons résultats. Et puis tout d’un coup, on s’est dit stop, arrêtons, il y en a suffisamment. En fait, ça prend dix ans au moins pour que le message passe mais il était logique de lever le pied, donc faire des impasses., Le trop est l’ennemi du bien, c’est la loi de Mitscherlich, vieille de plus d’un siècle qui complète la loi du minimum de Liébig. Je m’en suis rendu compte chez Rosier, comme toute la profession, avec la première réforme de la PAC notamment parce qu’il a fallu faire des économies.

Dans une autre direction, à cette époque, au niveau de l’Environnement, on a observé de beaux résultats dans la lutte contre les pluies acides qui étaient liés au soufre. D’où venait ce soufre, soit des usines, soit des carburants. Celui des carburants fut retiré avant d’arriver à la pompe. Quant aux usines, elles ont soit fermé, soit mis des filtres. On a réduit chez nous de 80% les retombées de soufre. On n’a plus de pluie acide aujourd’hui. Il s’est avéré que sur le terrain, pour les cultures qui démarrent tôt au printemps, comme le colza, puis les escourgeons, le blé et les prairies, le soufre n’arrive plus gratuitement et naturellement du sol. Il a fallu revoir un peu la fertilisation. Plus tard en saison, le soufre organique prend le relais et se minéralise dès que la chaleur revient, c’est-à-dire au mois de mai.

Concrètement qu’as-tu mis en place comme essais et quelles ont été tes opportunités ?

D’abord, ce fut à l’époque de la SCAM. Quand on s’est rendu compte que l’azote est nécessaire mais qu’il ne fallait pas en abuser, j’ai pu mettre un système en place avec le Centre de recherche agronomique de Gembloux qui s’est appelé AZUR pour « AZote Utilisable Réellement ». On a mesuré la minéralisation de différents sols dans des conditions contrôlées pour voir quelle part d’azote organique se minéralise réellement. Curieusement, les acteurs les plus efficaces pour faire baisser les quantités d’azote et de potassium sur le terrain en betteraves ont été les sucreries, parce qu’elles s’étaient rendu compte que trop d’azote diminuait le sucre extractible. Il y avait pour eux un intérêt économique. Sur le terrain, elles ont fait passer le message. L’autre acteur de la réduction des doses d’azote concerne les patates. Nous avions un partenariat technique dans ce sens avec Mac Cain. L’impact portait sur la matière sèche.  Ainsi, pour la qualité de la pomme de terre et de la betterave, voilà deux organismes industriels qui ont été efficaces et complémentaires à nos démarches agronomiques.

 À la SCAM, pendant cette dizaine d’années, on a essayé de récupérer tous les budgets possibles pour faire de l’expérimentation de manière à pouvoir appuyer les recommandations et ne pas se tromper. Et puis chez Rosier, pendant 15 ans où j’ai eu des budgets de plus en plus significatifs pour étudier ce qui se passait dans les sols, j’ai développé un système qu’on a appelé IRISS (Induire une Régulation des Ions dans la Solution du Sol) à partir d’analyses d’extraction à l’eau. On en faisait en général trois par saison, en vérifiant s’il y avait une réponse culture par rapport aux différents éléments qu’on pouvait apporter. Trois analyses, cela donne un film en lien avec ce qui se passe dans le sol. Il dépend bien sûr des éléments en réserve, des exigences de la culture mais aussi du facteur météo-climatique. Une saison sèche ou une saison humide, et les paramètres changent complètement.

Aussi, j’ai pu mieux comprendre et expliquer ce qui se passait en cours de saison dans la solution du sol avec les analyses DIP (des zooms sur le Disponible Immédiat pour la Production) 

Ensuite, on a travaillé un autre sujet, quand on a compris l’importance de la minéralisation de l’azote à partir du carbone organique d’une part, l’intérêt pour le stockage du CO2 d’autre part.  On a développé « Usefull Carbon » en fin de parcours chez Rosier. Mon successeur Blaise Dutoit a continué le réseau d’essais par la suite. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’aspect minéral qui compte. Il faut y ajouter le carbone pour son rôle climatique.

Comment tu diffusais les résultats de tes essais ?

Chaque année, on faisait des réunions avec nos différents interlocuteurs dans les coopératives et négoces en fonction des opportunités. J’ai aussi fait un petit journal d’entreprise, « Le Scamiste » pour les coopérateurs. Chez Rosier, on n’a pas tellement utilisé l’Internet. On était plus dans la formule « séminaire » qu’on appelait « IRISSCHOOL ». Ces événements étaient principalement pour les conseillers technico-commerciaux.

Tu vis dans un endroit où il y a vraiment plusieurs types de sols plusieurs climats, ça a participé et favorisé ta curiosité et la mise en place de tes essais ?

Oui bien sûr. J’ai commencé en 1983 en Val de Sambre où je vis toujours. Dans ce secteur, j’allais voir tous les agriculteurs et je parcourais des sols avec des roches-mères très différenciées : acides, calcaires, des sols sablonneux, schisteux, limoneux, avec beaucoup ou sans matières organiques. Et même des différences de latitude et d’altitude suffisantes pour marquer la météo et le climat. Cette diversification pédologique m’a effectivement beaucoup poussé à comprendre comment fonctionnent les sols.

Et tu as mis en place tous ces essais chez les agriculteurs que tu connaissais

Au début, on faisait avec des petits moyens, des essais de comparaison en « bandes » (pas en micro-parcelles). Quand on les multiplie, ça nous donne quand même des informations.

Par la suite, j’ai eu des budgets pour les réaliser en partenariat avec Redebel en Belgique, puis avec les services agronomiques des coopératives et enfin avec des services de recherche officiels en France comme en Belgique. Ma démarche était aussi de m’intégrer dans des essais que les officiels programmaient en proposant des budgets complémentaires pour aller plus loin vers d’autres éléments d’information. C’était gagnant-gagnant. Autrement dit, si j’ai pu bénéficier au total de mon cheminement d’un million d’euros pour l’expérimentation, en réalité, en m’intégrant souvent dans d’autres programmes, j’ai eu des informations de première main beaucoup plus largement.

La collaboration, ça a toujours été dans ton ADN, finalement.

Oui.  Et quand on collabore comme ça, on ne s’autorise pas à dire des conneries parce qu’on doit rester fiable pour les partenaires. De toutes façons, ce ne fut jamais l’idée. J’ai horreur de cela.

Au début, tu t’intéressais plus à ce dont les plantes avaient besoin, et après, plus au fonctionnement du sol, c’est juste ?

On peut le dire comme ça, oui. En fait, les besoins potentiels des plantes sont connus par la littérature. Le premier réflexe, quand on aborde un sol, est de savoir s’il est pauvre ou riche. Pas besoin de finasser trois chiffres après la virgule. S’il est riche, on lève le pied. S’il est normal, on apporte plus ou moins ce que les plantes exportent pour rester à niveau. Et s’il est pauvre, d’abord, on essaie de comprendre pourquoi avant de chercher à remonter le niveau pour avoir un tampon. J’ai maintes fois pu mesurer ces trois cas de figure. Les résultats sont conformes au raisonnement. Evidemment, le marchand d’engrais communiquera à partir des essais en sols pauvres et le militant écologique à partir des sols riches où la fumure s’est avérée inutile. Reste la question des blocages… un peu plus complexe.

Quel est ton lien avec l’agriculture de conservation des sols ?

 D’abord, je n’ai pas vécu l’arrivée de la charrue Brabant au XIXe siècle. Mais j’imagine qu’à l’époque, les sols n’avaient pas beaucoup exporté. Suite à l’exploitation des bois et des prairies, il devait y avoir des stocks de carbone assez élevés qui n’avaient jamais été remués. En fait, c’était du non-labour sans en avoir le nom. Quand on a commencé à apporter de l’air, on a vu l’activité microbienne se développer. Ajoutez le chaulage dans les terres acides. Ces deux facteurs-là ont généré une fertilité naturelle qui a dû être, si pas explosive, en tout cas significative. Pendant une génération, c’était pertinent de labourer, une deuxième aussi. Puis, à la troisième ou quatrième génération, on l’a fait parce qu’on l’avait toujours fait. Quand Frédéric Thomas est arrivé en disant qu’on pouvait revoir un peu la question, ça paraissait aller à l’encontre d’une pensée unique. Il a fallu avoir pas mal de créativité, de force persuasion et du « savoir communiquer » d’une manière pratique pour déstabiliser quelque chose qui était aussi bien installé. Nous, on s’est d’abord senti interpellé. On a donc mis en place des suivis avec quantification de l’activité microbienne dans de multiples situations. J’ai pu constater que les sols n’étaient pas morts, contrairement à ce qu’il se disait parfois. Sinon, il n’y aurait plus eu de fertilité naturelle.

Au fond, les facteurs qui stimulent l’activité biologique sont les mêmes que ceux qu’on utilise en cuisine pour ne pas avoir d’activité microbienne. En cuisine, quand on ne veut pas que les aliments se détériorent trop vite. Que fait-on ? Le frigo, le réfrigérateur, le froid. Et en hiver, il y a beaucoup moins d’activité microbienne. Sur le terrain, c’est facile à contrôler. Quand il fait le sec, il n’y a plus d’eau, déshydratation, etc., il n’y a plus d’activités microbiennes non plus. L’acidité ? Pareil. Quand on acidifie la choucroute ou l’ensilage, c’est pour la conservation, donc lutter contre l’activité microbienne. Le chaulage fait le contraire. Autre facteur : la mise sous vide des aliments plutôt que l’aération.  Les biocides, comme le sel au saloir ou le cuivre pour les champignons, c’est pareil.

Et si on aère moins le sol, on conserve mieux le carbone. C’est le paradoxe auquel on ne s’attendait pas.

Cela paraît antinomique mais c’est logique. Il faut de l’activité microbienne pour la fertilité immédiate des cultures mais il en faut modérément pour ne pas décarboner le sol. Si on veut conserver le carbone, il ne faut pas exagérer dans le chaulage ni l’aération par trop de travail du sol. Je constate que les agriculteurs d’aujourd’hui ne sont pas intégristes dans le non-labour mais l’ont réduit au moins 2/3 si pas des ¾ par rapport à la génération précédente.

 Avec la branche belge de l’ACS, Greenotec, j’ai eu l’occasion de faire pas mal d’essais, une centaine de sites à peu près, où on comparait labour et non-labour. On a testé avec mes outils d’analyse : suivre ce qui se passe dans la solution du sol. Et de fait, on tire des renseignements qui correspondent à ce qu’on vient de dire. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le non-labour au niveau de l’érosion, c’est une protection indubitable.

Et ton point de vue sur l’agriculture d’aujourd’hui ? Quels conseils tu donnerais aux agriculteurs aujourd’hui ?

D’abord, par rapport au carbone, au taux d’humus et à l’activité microbienne. Je conseille de tenir le curseur au milieu, ni trop d’un côté ni de l’autre, surtout si tout est déjà dans de bonnes conditions. Comme on le dit pour la fertilisation minérale, ne pas exagérer le travail du sol. Par contre, la fertilisation organique est toujours la bienvenue. On ne se trompe jamais en apportant du carbone. On disait que le fumier donne du corps aux terres légères et allège les terres lourdes. C’est toujours vrai.

Un lieu symbolique qui t’est cher ?

La ferme du Clocher, qu’on voit près de chez moi. Parce qu’aux Journées du Patrimoine, comme c’est une vieille ferme avec un porche d’entrée classé historique, il y a souvent des visites et je suis alors sollicité pour expliquer notre agriculture aux citadins. Elle fut construite sous Napoléon. Dans la foulée, j’ai pu écrire un livre qui raconte deux siècles d’évolution technique avec des fermiers flamands et wallons qui se sont succédés sur la ferme. C’est un lieu symbolique qui m’est cher.

Jean-Marie Parmentier dans la cour de la ferme du Clocher

Tu as écrit un livre, La Terre vous interpelle, qui s’appuie sur ton vécu de terrain, tes expérimentations. Quel déclic personnel t’a poussé à formaliser cette réflexion dans un ouvrage ?

En fait, c’est un facteur extérieur. Le Covid nous a empêché de donner des cours pour l’accès à la profession. La première démarche fut de passer le support « PowerPoint » en « Word », c’est-à-dire en texte continu. Je suis donc parti des cours pour expliquer plus largement les questions concernant le sol :   le minéral et l’organique, de la géologie à la solution du sol. Bref, tout ce que j’avais retenu de mes expériences et essais.

Et ton cours, tu l’avais d’abord imaginé d’une certaine structure. Quel est son fil rouge ?

Finalement, cette structure, c’est la structure du livre. Le cours, au début, ça s’est construit morceau par morceau. On m’a demandé un cours pour l’un ou l’autre syndicat agricole. Et puis, comme le turnover devait être bon, on m’a dit, tu ne peux pas donner ça et puis ça À un moment donné, j’avais à la fois des cours sur les sols, la biologie, la génétique puis les grandes cultures… C’était trop. J’ai passé la main à Jean-Luc Herman qui venait du CRA-W et arrivait à la retraite 5 ans après moi.  Pour la suite, tu sais, tu sais à qui j’ai transféré.

Mais je trouve que justement ce cours a finalement une structure assez logique. On démarre de la roche-mer, on passe par la biologie végétale et puis on fait le lien entre les deux pour arriver au sol et enfin à la fertilité.

Oui, c’est un peu cela. « Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ». C’est une formule passe-partout mais elle fait sens.  Tu parlais de la géologie…  je n’avais pas eu de cours de géologie aux études. Je m’y suis intéressé parce que la pédologie vient en partie de la géologie et j’ai pu le faire en suivant pas mal de formations dans les milieux naturalistes, donc « écolos ». Grâce à cette imprégnation régulière, je me suis intéressé à l’histoire de la Terre, depuis 4,5 milliards d’années. On comprend mieux l’origine des sols, magmatique ou sédimentaire.

Et puis il y a une deuxième histoire, qui m’intéresse aussi et que j’ai évoqué à travers la ferme du Clocher, c’est l’évolution de l’agriculture, depuis l’époque où on est passé du statut de chasseur-cueilleur à agriculteur-éleveur. Pendant 300 générations, pas grand-chose n’a changé. Il fallait semer 15 à 20% de la récolte et le rendement était limité en céréales à 20 quintaux/ha. Pour nourrir plus de monde, une seule solution : déforester. Puis les sciences sont arrivées. Elles ont donné naissance à la révolution agricole. Je les appelle « les sciences BCBG »  soit : biologie, chimie, botanique et génétique. Ce sont ces quatre sciences de base qui ont généré quatre secteurs techniques : Sélection, Fertilisation, Protection et bien sûr Mécanisation.  Si l’on parle de PPP, pour les Produits de Protection des plantes, c’est qu’on est du genre « Aussi peu que possible, autant que nécessaire ». Si on parle de pesticides en se pinçant le nez, c’est plus compliqué.

Est-il aujourd’hui essentiel que chacun comprenne mieux les sols? et pourquoi ?

Oui, les terres sont de plus en plus rares et leur prix sera toujours plus cher. Ensuite, il y a beaucoup de méconnaissance et de désinformation. On ne comprend pas bien l’équilibre entre activité microbienne et stockage du carbone. Comment expliquer qu’une trop forte activité microbienne va aussi chercher du vieil humus, alors qu’on souhaiterait au contraire le remonter. Ensuite, on pense que les sols sont morts … Peut-être ailleurs dans certaines régions du monde, mais pas chez nous. Même si des erreurs ont été commises, ils sont capables de résilience, autrement dit de régénération. La régénération porte désormais sur le carbone et nous serons tous gagnants : l’environnement et l’agriculture.

Tu refuses d’opposer agriculture productiviste et agriculture environnementale. Penses-tu que ce clivage soit encore pertinent aujourd’hui ?

Quand on utilise le mot durable, il faut qu’il le soit sur le plan économique et environnemental. Il faut pouvoir laisser des terres en ordre de marche, en pleine forme, à la génération suivante, et à celles qui suivront. Il faut pour pouvoir gagner sa vie normalement, durablement en étant rentable et respectueux de l’environnement. C’est tout à fait faisable, et quand on parle du carbone, c’est l’exemple type où on répond aux deux. En stockant du carbone, c’est du CO2 en moins dans l’air et de meilleures performances au sol.

Tu t’inspires du philosophe Épicure pour proposer le concept d’ « épiculture ». Comment cette référence philosophique s’incarne-t-elle concrètement dans ta vision de l’agriculture ?

Maintenant, dès qu’on développe une idée, il faut pouvoir y mettre un mot. Ainsi, dans l’idée d’aller plus loin dans l’intégration à la nature, est venu le mot « permaculture ». Alors avec « épiculture », il y a épi qui renvoie clairement à l’agriculture. Ensuite c’est à la fois un aboutissement et un renouvellement puisque la graine c’est l’aboutissement de la saison mais elle va en régénérer une nouvelle… On a l’évolution et le renouvellement.

Et puis Épicure, c’est un peu comme les agriculteurs.  Il fut discrédité par les stoïciens qui l’on fait passer pour un guindailleur comme on fait parfois passer les cultivateurs pour des pollueurs.  C’était faux. Épicure enseignait dans un modeste jardin, pas sur le devant de l’Acropole qui correspond aux grands médias d’aujourd’hui.  Ce qu’il recommandait, c’était « ni trop, ni trop peu ». Il faut manger pour vivre, mais pas vivre pour manger. Il ne faut pas non plus avoir peur de mettre la main à la pâte. Il osait tenir un discours non catastrophiste par rapport à la mort… puisque les sensations disparaissent.

L’épiculture, est donc une voie d’équilibre et de sérénité. Et pour toi, c’est une réponse aux tensions actuelles dans le monde agricole ?

Ça pourrait l’être. Disons, concrètement, que l’épiculture, c’était un terme auquel j’avais pensé pour aider les agriculteurs à communiquer.

Quelles sont les personnalités, les rencontres qui ont marqué ton parcours ?

 D’abord la ferme Dumortier où je suis né d’un point de vue agricole c’est à dire à 15 ans quand j’étais adolescent. J’allais y travailler pour le plaisir, gagner quelques sous et mon cousin fermier m’a donné le goût de la ferme ainsi qu’une ouverture à l’agriculture biologique. Ensuite Yves Hérody qui est un géologue qui s’est intéressé à la pédologie. J’ai fait un peu l’inverse et j’ai beaucoup apprécié ses réflexions sur l’activité biologique des sols et sur les différents types de carbone qui existent dans les sols. Puis, quand j’étais à la SCAM, mon binôme était Fernand Dethier, un passionné du métier. Lui, c’était les produits phytos. Moi, c’était les semences et les engrais. Mais la culture, c’est un tout et on était complémentaires.  Il était le « savoir-faire » et moi, j’étais plus dans le « faire-savoir ». Par la suite, j’ai vécu un autre binôme avec Stéphane Lesage chez Rosier pendant 15 ans. Les rôles furent inversés. J’étais plus dans le « savoir-faire » et lui, dans le « faire savoir ».

Ton approche semble aussi viser à rapprocher consommateurs et agriculteurs. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à ce rapprochement ?

 Avant, quand il y avait 80% de ruraux et 20% de citadins, tout le monde se connaissait. Aujourd’hui, c’est plus que le contraire… Il m’arrive souvent de dire aussi qu’en Wallonie, on a encore 12 000 agriculteurs, et par comparaison, on a 12 000 médecins, 12 000 policiers et… 12 000 coiffeurs.  J’assume être supporter de l’agriculture comme on peut l’être d’un club de foot. On essaie de défendre ce milieu qui a quand même énormément de mérite :  il travaille beaucoup, ne prend pratiquement pas l’avion et vit son métier passionnément. Je trouve que l’agriculture mérite d’être mieux reconnue pour les efforts qu’elle fait et qu’elle continue à faire.

Tu parles d’agriculture raisonnable et responsable. Comment définir concrètement cette notion face aux enjeux économiques et climatiques ? Quels conseils donnerais-tu aux agriculteurs aujourd’hui ?

L’angle du carbone est intéressant. Avant de le stocker, il faut le fabriquer par photosynthèse, donc maximaliser les couverts végétaux.  

Je pense que la prise en compte du facteur climatique doit valoriser le métier d’agriculteur. Face à la consommation d’énergies fossiles, l’agriculture a une carte à jouer, en mettant en valeur ce qu’elle fait par la photosynthèse. C’est aussi son intérêt pour la qualité des sols : stocker du carbone. Et c’est son intérêt aussi de le faire savoir mais c’est là le facteur limitant.

Mon conseil : stocker du carbone et le faire savoir.

On sait que lorsque l’on produit une tonne de matière sèche, on a siphonné une tonne et demie de CO2. Donc, on pourrait mettre au coin de chaque champ un panneau. Ici, cette année, j’ai fixé 15 tonnes ou 30 tonnes de CO2. Une partie sera remis dans l’atmosphère au moment où on va utiliser l’énergie de la plante. C’est un stockage temporaire. Ce qui compte, c’est que le stockage augmente au niveau du sol et quand ça augmente, c’est à plus long terme.

Il y a une autre question qui n’a pas été posée, mais qu’il ne faut pas négliger : l’azote. Il se trouve que la bio-fertilité autrement dit l’azote organique, en faisant tout le maximum… C’est 50% de ce que le potentiel génétique des cultures permet d’utiliser. Or, une des découvertes qui a été pensée négativement au départ s’est avérée finalement positive : c’est la fixation de l’azote de l’air sous forme minérale par Haber.  L’azote minéral permet de doubler la production de la planète et de sauver la forêt. La forêt, c’est du stockage de carbone sur 100 ans. Je ne défends pas les producteurs d’azote en tant qu’entreprise, mais il nous faut de l’azote minéral pour fixer du carbone. Il faut arrêter de diaboliser l’azote minéral quand il est utilisé à la juste dose.

Pour produire cet azote, le procédé demande de l’énergie. Il faut donc calculer en retour sur investissement : combien j’investis d’énergie et combien je vais récupérer à la sortie. Quand on construit une éolienne, on investit. Quand on construit une centrale nucléaire, on investit. Quand on fait un barrage, on investit. Les panneaux solaires, même chose, etc. Et puis on a le retour d’investissement. Quand on fabrique une tonne d’azote minéral avec de l’énergie fossile, on investit 6 tonnes d’équivalent CO2.  Il y a 3-4 ans, c’était le chiffre reconnu par tous. Pour faire une unité d’azote, il faut 6 kg de CO2. Pour faire 100 unités, c’est 600. Quand on utilise 180 unités d’azote / ha en blé, on utilise 900 kg d’équivalent CO2/ha. Mais grâce à ça, on va faire 5 tonnes de grains en plus et 5 tonnes de paille et racines en plus. On va maximaliser un retour sur l’investissement dans un rapport de 1 à 10 et on ne compte pas les hectares de forêt qu’on sauve.

Si tu devais résumer en une idée forte le message que la Terre nous adresse aujourd’hui, quel serait-il ?

C’est un message positif parce que la Terre a une capacité de régénération incroyable. Près de chez moi, il y a une station d’épuration. Quand je passe près d’elle, j’essaie d’imaginer tout ce que les bactéries de ces bassins doivent dégrader avant de laisser repartir l’eau des égouts à la rivière.  

Si j’extrapole aux cultures, je sais que les 7 à 8 tonnes de bactéries, champignons, collemboles, vers de terre qui font l’activité biologique d’un hectare de sol n’ont presque rien à dégrader par rapport à leurs cousins des bassins d’épuration. Par comparaison, pour la flore microbienne de nos sols, le bonheur est dans le pré. Merci monsieur le fermier !