Passionné par l’élevage, le sol devient le coeur de son système

Il y a douze ans, nous avions réalisé un reportage chez Jean-Luc Maeyaert, éleveur laitier dans le Pas-de-Calais. Passionné par l’élevage, il ne voyait que par ses animaux, ce qui lui avait valu quelques déboires en termes d’affouragement. L’agriculture de conservation des sols lui a permis de mieux mener son pâturage, de produire en continu des fourrages variés et de qualité avec, entre autres, la technique du pâturage tournant (mob grazing). Son élevage s’est agrandit, sans augmenter le nombre de vaches laitières, mais bien celui des panses …

Pour s’abonner à la revue TCS.

Nous parcourons une région par monts et par “veaux”, dans un paysage du “montreuillois” creusé par les rivières de l’Aa et de la Canche sur un sous-sol d’argiles à silex. Située à moins de 40 km de la mer (Le Touquet, Berck), la région profite d’un climat océanique humide avec une pluviométrie annuelle moyenne dépassant les 1000 mm.  Au détour d’un des multiples sentiers de balades qui morcellent la zone, vous pourriez bien croiser Jean-Luc Maeyaert occupé à allier jogging et tour de ses parcelles. Les sols les plus pentus sont broutés par les vaches, mais la situation économique de l’agriculture a favorisé la mise en culture des parcelles en pentes, et avec elle, l’érosion. Grâce à la multiplication de ses couverts et à leur durée, Jean-Luc Maeyaert fait office de bon élève dans la région.

Quand TCS était passé chez Jean-Luc Maeyaert en 2013, il gérait déjà son exploitation agricole avec des méthodes innovantes, alliant intensité du pâturage et techniques de l’ACS pour optimiser la production tout en préservant la santé de ses sols. Son approche comprend plusieurs pratiques clés : le pâturage tournant, le semis direct (SD), et l’usage de plusieurs cultures fourragères pour réduire l’impact des intrants sur ses charges. Il ne laboure plus depuis 2007.

Pâturage tournant et gestion des prairies

Jean-Luc Maeyaert avait subdivisé ses 25 hectares de prairies en 14 parcelles, qu’il faisait pâturer de manière intensive à une fréquence d’environ une fois par mois de mars à novembre, à raison de deux à trois jours par parcelle. Cette méthode, de « mob grazing », ou de “pâturage tournant”, consiste à faire pâturer un grand nombre de vaches en peu de temps sur une petite surface, permettant ainsi de stimuler la croissance de la biomasse et d’optimiser la fertilisation naturelle des sols grâce aux bouses. Il s’agit en fait de la méthode d’André Pochon. Avec cette technique, il ne ressent pas le besoin d’apports minéraux extérieurs, car ses animaux trouvent ce dont ils ont besoin dans leur alimentation.

Diversification des cultures et réduction du « tout maïs »

En sus de ses prairies, Jean-Luc Maeyaert complète la ration de ses vaches avec du maïs ensilage, mais il cherchait à limiter sa dépendance à cette monoculture. Pour ce faire, il a élargi son assolement en intégrant des cultures comme la féverole, le colza, et des mélanges de méteils. Cette diversification permet de mieux gérer les risques liés à l’érosion des sols dans ses terres à maïs.

Passage au semis direct et sursemis

L’un des changements majeurs sur l’exploitation de Jean-Luc Maeyaert est l’adoption du semis direct (SD), qu’il a commencé à expérimenter en 1999. Après quelques débuts difficiles, il a investi dans son propre semoir en 2009. Le SD lui permet de cultiver sans labourer, réduisant ainsi les coûts en carburant et en matériel. Il utilise aussi le sursemis en semant des cultures comme la luzerne ou le méteil directement dans des prairies ou des céréales en place, doublant ainsi la production de fourrage. Cette pratique a amélioré la productivité de ses terres tout en réduisant le besoin d’intrants.

Couvrir et protéger les sols

Jean-Luc Maeyaert utilise également des couverts végétaux pour protéger et nourrir ses sols et améliorer leur biodiversité. Ces couverts, semés principalement après la moisson, ont pour but de maintenir une biomasse vivante, en particulier dans les sols froids et humides de la région. Il privilégie des mélanges adaptés aux conditions locales, comme la féverole, l’avoine d’hiver, et la moutarde, qui fournissent une couverture pendant l’hiver et préparent le sol pour les semis au printemps.

Stratégies de rotation des cultures et gestion de la fertilité

A cette époque, l’assolement de Jean-Luc Maeyaert a évolué du blé, escourgeon, herbe, maïs vers une plus grande diversité, avec l’ajout de cultures de rente comme le colza, la betterave, la féverole, et l’ajout de cultures fourragères tels la luzerne et le méteil, lui-même composé de triticale, avoine d’hiver, pois fourrager et vesce. Il fait attention à la rotation des cultures pour optimiser la fertilité du sol. Le colza, par exemple, est souvent planté après une luzerne, ce qui permet de bénéficier du retour azoté. Il utilise également des couverts entre certaines cultures pour prévenir le salissement et maintenir la qualité du sol. La gestion des adventices et des maladies se fait par un désherbage précis et localisé, minimisant l’utilisation de produits phytosanitaires.

L’outil clé : le semoir Easydrill et le strip-till

Le semoir Easydrill (Sky) est au cœur de la stratégie de Jean-Luc Maeyaert, lui permettant d’implanter les couverts végétaux en semis direct et de réaliser des sursemis. Toutefois, en raison de la nature difficile des sols argileux de la région, Jean-Luc Maeyaert a investi dans un strip-tiller (Duro) pour améliorer la levée de ses cultures de printemps. Il travaille alors le sol, mais uniquement sur la ligne de semis. Il combine ces deux méthodes pour améliorer la production de cultures comme le maïs, les betteraves et le colza.

Autonomie et certification

Le Gaec du Mont de Gournay est certifié ISO 14001 pour ses pratiques agricoles respectueuses de l’environnement. L’éleveur vise une autonomie maximale en matière de production fourragère, en réduisant l’utilisation d’intrants chimiques. Cette approche permet de nourrir ses vaches avec des fourrages presque exempts de produits phytosanitaires (ni fongicides, ni insecticides, ni régulateurs de croissance), un critère important pour lui en raison de l’impact potentiel sur la flore du rumen des animaux.

En somme, Jean-Luc Maeyaert était dépeint comme un éleveur innovant, passé de contrôleur laitier à agronome pour allier production laitière, gestion durable des sols et réduction des coûts.

D’exploitation agricole à entreprise agricole

Depuis le dernier article TCS sur Jean-Luc Maeyaert en 2013, la suppression des quotas laitiers est passée par là (2015) et avec elle, le changement des priorités : “on est passé d’une ferme laitière visant à produire un maximum d’herbe de qualité à une entreprise visant la maximisation de la production de lait” résume l’agriculteur. La moitié des 200 vaches laitières bonnes productrices restent de ce fait 100% à l’étable et on leur apporte la meilleure herbe produite sur la ferme. Les génisses restent en pâturage tournant (mob grazing) comme c’était le cas avant la suppression des quotas, de même qu’un lot de 90 vaches laitières. Et last but not least, Jean-Luc Maeyaert ne se soucie plus des refus ou des herbages de moins bonne qualité car il leur a trouvé une autre valorisation : un autre estomac s’en charge, celui d’un biométhaniseur. Il produit non pas du lait mais de l’électricité revendue sur le réseau électrique, et de l’engrais sous forme de digestat.

Le déclic

Plusieurs éléments concomitants ont marqué un tournant dans l’évolution de la ferme Maeyaert composée de trois associés (Jean-Luc Maeyaert, son épouse et récemment, son fils) et de quatre ouvriers.

En 2014, son exploitation devient une des 60 fermes pilotes bas carbone françaises. Le CAP2ER est l’outil de calcul des émissions de CO2. « On s’est rendu compte que moins on émettait de CO2, plus on améliorait la rentabilité économique des vaches laitières. En parallèle, depuis 2011 on s’était lancé (via le groupe Terr’Avenir du CER France) dans la certification environnementale ISO14001. Ma motivation était de montrer patte blanche au voisinage car j’agrandissais l’élevage, avec enquête publique. Je voulais une ferme qui prenne en compte son environnement et le voisinage et leur montrer que je faisais des choses positives. Finalement, ce qui m’a fait le plus progresser c’est de réaliser un SWOT sur ma ferme, de mettre mes valeurs par écrit, d’avoir une vraie stratégie et une politique d’entreprise forte. Dans cette politique, on a mis le sol au cœur de nos préoccupations » retrace JL Maeyaert.

L’analyse SWOT, acronyme de Strengths – Weaknesses – Opportunities – Threats, est un outil d’évaluation stratégique qui permet d’identifier les forces, faiblesses, opportunités et menaces d’un projet. Tel un vrai gestionnaire d’entreprise, Jean-Luc Maeyaert  a mis en exergue les trois maître-mots de sa SCEA : Autonomie, indépendance, confiance.

« L’autonomie concerne autant la production de mes fourrages que les intrants. En utiliser le moins possible est mon leitmotiv. L’indépendance c’est mon pivot, et elle est surtout intellectuelle. Je paie le conseil. Avec les vendeurs de la coop, je ne fais que du commerce. Personne ne me vend quelque chose en me vendant un conseil. Tout ça c’est grâce au semis direct. On s’est marginalisés. Les techniciens de la coop ne comprenaient pas pourquoi on faisait les choses. Du coup, on faisait partie de groupes de réflexion (Terr’Avenir, l’APAD, le GEDA) et on s’est entourés d’agronomes indépendants qui ont progressé en même temps que nous. En quelque sorte, on les a formés. Ca a commencé en 2004, suite à de grosses inondations. Joël Rolin agriculteur et maire de Reclinghem a réussi à rassembler un groupe d’agriculteurs et de conseillers, et à financer, grâce à l’agence de l’eau, un semoir Semeato. A l’époque on s’est inspirés de Alfred Gässler, Konrad Schreiber, les Bourguignon, … Certains, fous furieux, mais qui nous ont poussé dans nos retranchements. »

S’il était parmi les créateurs de l’APAD (Association pour la Promotion d’une Agriculture Durable), aujourd’hui Jean-Luc Maeyaert s’éloigne des réseaux dont il faisait partie au moment de sa transition. Le gestionnaire d’entreprise qu’il est devenu, continue de progresser à son rythme sans tenter de convaincre quiconque. Il reste disponible pour les échanges en mode entrepreneur aguerri. Des liens se sont d’ailleurs tissés de longue date avec le belge Jean Tasiaux installé à 30 km au Nord à St-Omer sur la ferme Bonduelle (voir TCS n°121). Il s’explique : “C’est bien d’avoir des idéaux mais il faut gagner sa vie. On est des entreprises. On doit gérer le risque. Si on veut tout connaître et tout maîtriser on n’améliorera pas spécialement ses pratiques. Aujourd’hui, les primes PAC ne représentent plus que 3% de mon chiffre d’affaires. » Et Jean-Luc Maeyaert de terminer sur son dernier maître mot : « Et enfin, notre dernière valeur : la confiance. Quand on a des salariés, il faut faire confiance ! »

Le sol au cœur du système

L’assolement de 2025 est composé de 86 hectares de prairies (dont 20 de prairies temporaires), 60 hectares de maïs (dont 20 de maïs grain), 70 hectares de blé, 8 hectares de betteraves et 5 hectares de lin. Cette année Jean-Luc Maeyaert n’a pas mis de colza qui pâtit du réchauffement climatique.

« Aujourd’hui, je suis moins dogmatique par rapport au travail du sol, s’il faut le travailler un peu, je le fais, mais uniquement après une observation d’un tassement de sol. Toutes mes parcelles de maïs sont sondées à la fourche téléscopique pour réaliser un diagnostic. Ca a commencé il y a deux ans car mes rendements en maïs plafonnaient. Je me suis fait accompagner par un agronome. On a observé une zone de tassement entre 10 et 17 cm malgré un sol encore très vivant dessous. C’était probablement dû à l’épandeur de digestat. Maintenant, je me suis fait la main et peux réaliser le diagnostic moi-même. J’utilise un Actisol qu’on a en CUMA ou mon vieux déchaumeur. Ce fut le cas pour une parcelle où après épandage de fumier on a observé un tassement à 7-8 cm de profondeur. J’ai alors délaissé l’Actisol pour le déchaumeur. L’an dernier, suite au diagnostic sol, on a travaillé deux tiers des parcelles de maïs. Ajoutez à cela du digestat et un meilleur désherbage, et on a gagné plus de trois tonnes de matière sèche à l’hectare en maïs. Par contre, j’en reste persuadé : jamais jamais de labour. Un orage et toute la terre s’en va. Oui on a besoin de travailler le sol et de désherber, mais autrement. »

Jean-Luc Maeyaert en est maintenant persuadé : « Plus il y a de racines dans le sol, plus on va l’améliorer, donc si un peu de travail du sol fait gagner l’exploration racinaire, on le régénère plus vite. »

Les nouvelles idées pour évoluer ne manquent pas. A l’avenir, Jean-Luc Maeyaert envisage d’installer 4 robots de traite. « C’est vrai que c’est du boulot aussi, mais du boulot moins usant et plus technique ». Cela engendrera sans doute d’abandonner le pâturage tournant pour les laitières. Jean-Luc Maeyaert envisage aussi d’augmenter la part de betterave dans l’assolement afin d’en récupérer les pulpes, d’implanter davantage de lin et également de maïs grain qu’il peut facilement sécher grâce à la chaleur de la biométhanisation.

Jean-Luc Maeyaert conclu par « Mon rêve c’est d’avoir un système autonome, avec un sol vivant, auto fertile qui permet de produire plus avec moins d’intrant pour limiter l’impact environnemental. On en est loin, mais on a déjà fait de grands pas. Et si mon sol se porte bien, mon troupeau se portera bien et ma méthanisation aussi. Dans cet ordre-là. »