Leur histoire est contée dans le magazine français TCS n°87 (mars-avril-mai 2016).


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L’agriculture de conservation en Belgique, deux agriculteurs témoignent
Situés à dix kilomètres l’un de l’autre, Claude Henricot et Nicolas Braibant cultivent en non labour depuis une dizaine d’années sur les terres fertiles de Belgique : un sous-sol sablo-limoneux profond à drainage favorable, dont les plateaux sont recouverts de limons éoliens. Le contexte pédo-climatique propice a favorisé l’intensification de l’agriculture dans cette région et avec elle, la création de longues parcelles soumises à l’érosion et à la battance.
Claude et Nicolas sont très complices. Ils se voient régulièrement et sont sur la même longueur d’onde. Ils partagent leurs observations, discutent des options à envisager, échangent sur des essais de machines. Ils exploitent chacun une ferme sur les mêmes sols, et pourtant, leur histoire est différente.
Claude Henricot ou l’amour de la terre
Composée de 60 moutons et de 105 hectares de betteraves, blé, colza, pommes de terre, cette exploitation de grandes cultures s’est également diversifiée grâce aux 7.000 m² de serres à vocation floricole. Son épouse, son fils et un employé y travaillent. En complément, son fils Damien, vient de se lancer dans la vente directe de légumes produits en TCS sur l’exploitation. Ainsi, le leitmotiv de Claude est de tirer profit de son expérience horticole et de cultiver ses terres comme si c’était un grand potager. « Mes outils de base sont mes bottines, ma bêche et mes yeux ; le cœur de mon programme : aller voir mon sol et sa faune tous les jours ».
Le déclic TCS
« Depuis toujours je sème des engrais verts, mais j’observais des vagues dans mes moutardes. J’avais des problèmes de compaction en profondeur engendrant des mouillères avec accumulation d’eau. Le soc de la charrue sortait du sol jaune et compact par endroit » nous relate Claude. Fervent lecteur, il dévore Crovetto, Soltner, Bourguignon, Raoul Calvet et les articles de la France agricole dédiés aux TCS. Il y a une quinzaine d’années, une visite de fermes à Arras et les différences flagrantes d’infiltration de l’eau au sein d’une même terre gérée sur une partie par un père en traditionnel et sur une autre partie par son fils en non labour, terminent de convaincre notre futur TCSiste. Depuis treize ans, Claude a abandonné définitivement sa charrue. Au début, il se casse le nez, ses rendements diminuent, il commet des erreurs, dont celle de décompacter en profondeur. Ses voisins agriculteurs et les représentants de firmes agricoles le traitent d’écologiste. Aujourd’hui il en ricane en préférant le terme d’ « éco- logique ».
Réduction du travail du sol
L’idée de base pour Claude : éviter les ailettes, varier les profondeurs, travailler avec des dents étroites, par bandes espacées de 18 cm (avec un chisel Terrano de chez Horsch) pour veiner la terre dans le but d’oxygéner le sol et de relancer la minéralisation. La réduction du travail du sol lui a permis une diminution d’utilisation de fuel de plus de 40%.
Les rotations et les couverts au cœur du processus
Claude cultive beaucoup de blé. Cette culture revient une année sur deux sur chaque parcelle. Le reste des cultures sont des têtes de rotation qu’il espace de 4 à 7 ans : betterave, colza, pomme de terre.
Ses terres sont couvertes en permanence d’un mélange associant à 50-50 les légumineuses (féverole, trèfle d’Alexandrie, vesce, pois fourrager) et des phacélies, tournesol, lin et avoine. Il cultive lui-même cette dernière. Les crucifères ont été bannies des couverts pour plusieurs raisons : la présence de colza dans la rotation, le pouvoir compétiteur et étouffant de la moutarde, le souhait de limiter le cycle de reproduction des nématodes et l’idée de favoriser les mycorhizes.
Les couverts sont détruits sans glyphosate, uniquement grâce à l’action du gel favorisée par le roulage de ceux-ci. S’il ne gèle pas suffisamment, il profite d’une gelée blanche qui fait son effet. « Si l’on veut se passer du Round up, il faut être prêt et sentir le bon moment pour aller rouler ou mulcher » nous précise Claude.
Tout récemment il a testé le pâturage de ses couverts par son troupeau de moutons, dès octobre et ce jusqu’en janvier. « On me le déconseillait par peur du tassement engendré par le piétinement des moutons, mais finalement je me rends compte que c’est un bien pour la structure du sol. Comme si les moutons rasseyaient la terre à un moment où elle est spongieuse ». Cette approche récente risque même d’être étendue au vue de cette première réussite et des constats positifs sur le sol. Voir encadré.
Optimisation des phytos
Tous les traitements sont réalisés à bas volume, ce qui a permis des réductions de doses de 40%. Le glyphosate est uniquement utilisé si nécessaire au printemps avant betterave pour traiter les éventuelles repousses à raison d’un à deux litres par hectare. « J’ai été suivre une formation sur l’optimisation des phytos avec Nicolas Braibant et on s’est groupé à plusieurs fermiers pour être encadrés dans l’optimisation des traitements par un conseiller indépendant et pour commander nos produits phyto ensemble », ajoute Claude.
Les limaces ne sont pas un problème. « En 13 ans j’ai dû traiter une fois les bords de champ après colza. L’idéal est de ne pas les laisser se développer en affinant la terre et en évitant les mottes » nous rassure Claude.
Toujours côté intrant, à part dans les enrobages de semences de betteraves, Claude n’utilise plus aucun insecticide : « Ca tue la vie du sol et les prédateurs naturels, c’est contre-productif d’utiliser des insecticides. J’ai essayé de m’en défaire pour les semences de betterave mais je n’avais alors plus accès aux variétés que je souhaitais ».
Un volant d’auto-fertilité entretenu
Autant que possible, dès qu’une terre est libre, Claude y épand de petites quantités de matières organiques. Il s’agit de 20 tonnes par hectares de fumier de bovin (obtenu via un échange paille-fumier) ou de 12 tonnes par hectare de compost urbain de déchets verts tous les deux ans en moyenne. Son but est de nourrir les vers de terre en continu.
Les apports de phosphore ont été supprimés depuis 14 ans. « En cette fin de saison froide en Belgique, on a pu observer des blés mauves un peu partout, signe d’une carence phosphore, mais pas chez moi » nous explique Claude.
En ce qui concerne la potasse, Claude en apporte juste un peu en pomme de terre, sinon rien.
Deux fois par an, il apporte un engrais calcaire à base de lithothamme (des algues marines riches en oligo-éléments).
Bilan après 13 années de non labour : un sol qui digère vite
Les objectifs de Claude sont clairs : avoir un sol qui vit et augmenter son revenu en diminuant ses coûts de production. Il nous résume sa ligne directrice par : « faire avec ce que l’on a ». Après 13 années d’entretien du sol et d’application des techniques culturales simplifiées, les rendements de l’exploitation touchent le haut du panier de la région. La majorité des rendements sont stabilisés et certains continuent d’augmenter grâce à l’amélioration génétique des variétés.

« Mon sol digère les matières organiques rapidement et avale mieux l’eau, sa capillarité est forte, là où il y avait des mouillères, il n’y en a plus, la terre s’est fondamentalement améliorée » se réjouit Claude. « Plus le temps passe, plus la terre pardonne le massacre de certains travaux de récolte. Si c’était à refaire, je ne décompacterais pas (sauf si le sol est très sec) et j’irais crescendo dans l’application des techniques. A l’avenir je souhaite continuer d’améliorer la biologie de mes sols et continuer de favoriser les mycorhizes. »
Et pour résumer sa philosophie, Claude aime citer Georges Sand : « La nature est éternellement jeune, belle et généreuse. Elle verse la poésie et la beauté à tous les êtres, à toutes les plantes, qu’on laisse s’y développer à souhait. Elle possède le secret du bonheur, et nul n’a su le lui ravir. Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le bien-être et la liberté dans l’exercice de sa force intelligente, aurait le temps de vivre par le cœur et par le cerveau, de comprendre son œuvre et d’apprécier celle de Dieu. »
Nicolas Braibant, toujours innover
L’exploitation de Nicolas Braibant est presqu’un système agricole en soi. Elle commence avec un élevage bovin de 280 bêtes issues d’un croisement entre le fameux Blanc Bleu Belge et la Blonde d’Aquitaine. Une partie de la viande produite est valorisée en vente directe dans la boucherie gérée par son épouse. Il s’ensuit 175 hectares de betteraves, blé, orge, chicorées, pommes de terre, pois, colza, maïs et prairies. Parce que Nicolas apprécie le travail de pointe et innove continuellement, il s’est associé avec Nicolas Verschuere, ingénieur agronome consultant en grandes cultures à l’étranger, pour créer une entreprise de travaux agricoles. Cette entreprise emploie également son fils et cultive environ 400 hectares, avec une spécificité tournée vers les TCS.
Le déclic TCS
A la base, la motivation première a été de gagner du temps en simplifiant le chantier de semis des céréales. Une poutre de décompaction, achetée en 1998, à l’insu de son père avec qui il était encore associé, fut installée devant le semoir pour réaliser un travail du sol en profondeur. La motivation seconde fut de maîtriser les problèmes de battance dans les sols très limoneux de la ferme. Et finalement, le passage au non labour complet fut adopté suite à l’association avec Nicolas Verschuere qui rentrait de 10 années de gestion de grands territoires africains, convaincu qu’il était nécessaire de revoir complètement la manière de gérer les sols sur la ferme afin de redévelopper leur fertilité naturelle. La confiance entre les deux hommes est à la base du processus de changement.
Quand machine rime avec innovation
La réduction du travail du sol est allée de pair avec l’achat de nouvelles machines et la création de l’entreprise agricole Green-Farm (voir encadré). Pour préparer le sol : un chisel Horsch, identique à celui de son voisin Claude qui l’a convaincu. Pour semer dans les résidus des couverts : un semoir à céréales Pronto à disques du même constructeur atteignant des vitesses de 10 à 20 km/h.

Les réductions de fuel obtenues grâce aux TCS pour la préparation du sol s’élèvent à 50% pour les céréales et à 20% pour les betteraves et les chicorées. En céréales, on atteint des réductions de consommation de carburant de 30% sur le poste « semis ». En effet, là où un agriculteur conventionnel utilise un semoir avec rotative, Green-Farm sème directement après la préparation du sol ; opération moins énergivore et plus rapide. En outre les terres cultivées en AC sont moins adhérentes et moins résistantes.
Passage de génération et évolution des règlements
« Du temps de son père », tout le fumier produit sur la ferme était épandu pour la betterave, en atteignant parfois des doses allant jusqu’à 80 tonnes par hectare. Depuis la reprise complète de l’exploitation par Nicolas en 2006, et grâce à l’évolution du matériel d’épandage, les apports sont fractionnés et répartis sur un maximum de surfaces pour obtenir des doses de 20 à 30 tonnes de fumier à l’hectare.
En ce qui concerne les types de couverts utilisés, les changements sont allés de pair avec l’évolution de la réglementation.
Avant l’arrivée de la directive nitrate, Nicolas et son père semaient des engrais verts à base de légumineuses pures. En 2002, le premier programme wallon d’application de la directive impose de semer des couverts sans légumineuses après tout épandage de matière organique l’été. La moutarde est alors choisie pour son faible coût et couvre toutes les terres nues de la ferme pendant l’hiver.
En 2014, le programme wallon d’application de la directive nitrate est modifié. Suite au « lobbying » des agriculteurs, des conseillers et des scientifiques de Nitrawal (voir AG 2010 de BASE), les couverts composés de 50% de légumineuses sont autorisés après épandage de fumier. Nicolas bannis alors les moutardes et les radis pour les remplacer par des mélanges multi-espèces. Les moutardes ont en effet tendance à laisser les sols gras à la sortie de l’hiver avant l’implantation des betteraves et le radis est difficile à détruire par le gel et laisse des repousses dans les betteraves et les chicorées. Les mélanges semés sont composés de huit espèces : avoine blanche et brésilienne, phacélie, lin, tournesol, féverole, trèfle d’Alexandrie et vesce.
Optimisation des phytos
Tout comme chez Claude, les traitements sont également réalisés à bas volume avec des réductions de doses de 30 à 50% tout en améliorant l’efficacité des produits grâce au raisonnement sur le moment du traitement, sur la qualité de l’eau, sur la précision des équipements de pulvérisation, …
En ce qui concerne les limaces, Nicolas ne s’est pas non plus tracassé. Il utilise parfois en préventif du Phosphate de fer Slux utilisé en agriculture biologique. Ce n’est pas un point compliqué de gestion pour ces agriculteurs en transition.
Bilan après 10 années de non labour : plus de raisonnement, moins d’habitude
L’objectif premier a d’abord été de réduire le travail du sol afin de gagner du temps et de l’argent, ensuite de réduire les doses de produits phytos. Les revenus de l’exploitation sont maintenant plus stables, les rendements de l’exploitation atteignent les plafonds de la région. Nicolas nous résume sa ligne directrice par : « des petits changements chaque année avec toujours comme objectif de faire plus avec moins ».
Nicolas a bien sûr rencontré des difficultés : « On n’a plus le labour pour rattraper les erreurs, il faut être vigilent en permanence quant aux conditions dans lesquelles on passe dans les champs avec les machines. Si c’était à refaire, je ne décompacterais plus comme je l’ai fait et je croiserais plus rapidement mon ancien cheptel BBB avec la Blonde d’Aquitaine ».
Nicolas a un constant désir d’évolution : « A l’avenir je souhaite continuer de m’améliorer, m’intéresser au bio, atteindre l’autonomie protéique pour l’alimentation de mon cheptel et poursuivre la réduction du travail du sol. Pour moi la clé est de se remettre en question constamment et d’amener du raisonnement dans nos pratiques, d’être passionné, curieux, d’oser changer ses habitudes, d’avoir un but ».
Et pour résumer sa philosophie, Nicolas cite sur son site internet l’agriculteur australien Bill Crabtree: « Change is first denied, then vehemently opposed, finally accepted as being self-evident »*.
*Le changement est d’abord nié, il s’en suit une opposition énergique pour finalement être accepté comme une évidence.

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