Une alliance européenne pour l’agriculture régénérative

Article publié dans la revue française TCS en mai 2024

EARA en bref

www.eara.farm

EARA pour European Alliance for Regenerative Agriculture.

Fondée en novembre 2023 par des fermiers européens, pionniers de l’agriculture régénérative.

Naissance de l’embryon en 2021 dans le but de créer une communauté d’agriculteurs européens qui portent et défendent une vision co-construite de l’agriculture régénérative.

L’alliance européenne pour l’agriculture
régénérative est née

Fin 2023, un agriculteur belge a passé trois jours en Allemagne avec d’autres agriculteurs européens. Objectif : participer à la formation de
l’association naissante EARA. Le magazine français TCS a récolté ses impressions et interviewé
le directeur de cette nouvelle alliance européenne pour l’agriculture
régénérative : ‘European Alliance for Regenerative Agriculture’ (EARA).

En novembre 2023, Géraud Dumont (lire le reportage sur sa ferme dans le TCS n°112) a passé trois jours en Allemagne avec d’autres agriculteurs
européens au Chateau de Kirchberg. Il en est revenu rempli d’espoir pour l’agriculture
régénérative dont il estime être en phase d’exploration sur sa ferme à
Grez-Doiceau (Belgique).

Le château de Kirchberg abrite l’académie de l’agriculture
biologique (https://akademie-schloss-kirchberg.de), un lieu
de rencontre pour les agriculteurs, les militants de la société civile, les
dirigeants, les représentants des communautés autochtones, les décideurs
politiques et les jeunes acteurs du changement tout au long de la chaîne de
valeur agricole.

Mais comment Géraud s’est-il retrouvé dans ce
château ?

Géraud : « En mars 2023, on m’a
simplement demandé de transférer dans les réseaux belges et français
l’information au sujet de la création d’un mouvement européen sur
l’agriculture régénérative
. J’ai participé à quelques réunions sans
vraiment savoir ce que c’était et je suivais ça un peu de loin. Puis en avril 2023
après un simple appel avec Simon Kraemer (un des fondateurs), le courant est
très vite passé.
 J’ai décidé de participer à la première réunion des
membres fondateurs d’une nouvelle alliance européenne pour une agriculture régénérative.
Je pensais simplement y aller par curiosité. Ces dernières années, j’ai
beaucoup travaillé sur le côté technique de l’agriculture de conservation
des sols pour essayer d’avancer le plus vite possible et de trouver des solutions pour
le futur. Je pense que grâce aux différents réseaux d’agriculteurs on a presque
toutes les solutions pour faire face aux défis
 mais je commençais à être
frustré par les nouvelles décisions politiques et la mise en oeuvre de la PAC
qui partent d’une bonne intention mais qui brident complètement l’agriculture
et le bon sens paysan. Les obligations que nous avons n’offrent plus aucune
flexibilité et nous forcent à semer des couverts végétaux alors que jamais nous
n’irions semer des cultures dans ces conditions. Les couverts végétaux sont
les clés de notre système
. Et quand je vois le résultat de ceux que nous avons semés
l’an dernier une semaine après la date limite réglementaire par rapport à ceux
qui ont semé dans les dates il n’y a pas photo…. Le ras le bol permanent
d’être hors la loi pour faire ce qu’il faut pour nos sols m’a clairement
incité à participer à la construction de cette nouvelle association.
 »

Qui as-tu rencontré à Kirchberg ?

Géraud : « J’ai rencontré plus de 50
agriculteurs de tout horizon en Europe : Açores, Pays-Bas, Finlande,
Slovénie, Italie, Lituanie, …. de 50 ares à 4500 hectares, de 300 mm de
précipitation annuelle à 2000 mm. Des agriculteurs conventionnels en
agriculture de conservation des sols, des bios, des éleveurs en
pâturages tournant dynamique (poules, vaches, cochons), des fermes
collectives, des fermes écoles pour apprendre sur le terrain. Des gens qui sont
à la fois chercheurs et agriculteurs, des agriculteurs de générations en
générations, des « néo-paysans » qui cartonnent dans ce qu’ils font.
Des agriculteurs de 30 à 70 ans voire plus. Des femmes et des hommes.
 »

Une chose que tu as apprise ?

Géraud : « La réelle mise en place de
l’intelligence collective. Je l’avais déjà essayée quelques fois mais là
elle a été super efficace !
 »

Une chose que tu leur as apprise

Géraud : « La gestion des cultures
sous couvert permanent.
 »

Une anecdote

Géraud : « Lors du premier déjeuner
ensemble, j’étais assis par hasard à côté de Alexander Klümper, Juuso
Joona et Soren Ilsoe. On commence à se montrer des photos de ce qu’on fait
sur nos fermes et par facilité je prends mon compte X (Twitter). Et là tout le
monde réagit en disant « ah c’est toi ! » Et on se rend compte
qu’on se suivait tous mutuellement en voyageant virtuellement sur les champs de
Belgique, d’Allemagne, du Danemark et de Finlande.
 »

Et qui fait tourner la boutique EARA ?

Géraud : « Les quatre personnes qui font tourner le
truc ne sont pas agriculteurs, ils travaillent full time grâce à un mécénat
privé. Ce que j’apprécie c’est que ce mécénat est sans retour, ce ne sont pas
des personnes impliquées dans la chaîne agro-alimentaire ou dans un autre
domaine lié à l’agriculture et l’alimentation. Le coordinateur 
(NDLR : en anglais on parle de Policy Steward) est Simon Kraemer. Il
a étudié les sciences économiques et politiques. Il travaille depuis toujours
dans ce genre de milieu
 (NDLR : politiques alimentaires, plaidoyer
pour les sols). C’est lui le cerveau et la petite main. Tu ne l’entends pas,
tu ne le vois pas mais il agit, c’est quelqu’un de brillant.
 »

Et l’agriculture Régénérative ?

On a travaillé sur une vision commune de l’agriculture
régénérative. Au début ça se basait sur se passer complètement des
pesticides. Puis on a évolué vers l’idée de diminuer toutes les perturbations,
pas uniquement un point. Et ce qui est bien c’est qu’on ne définit pas
l’agriculture régénérative par des pratiques mais par des résultats. C’était
pas évident à définir. Le résultat des discussions est transcrit dans le white
paper.
 »

Le livre blanc d’EARA

Pour diffuser sa vision, une entreprise diffuse son livre blanc ou
son « white paper » en anglais. Deux semaines après leur création,
les agriculteurs fondateurs de l’EARA ont présenté leur vision des écosystèmes
agroalimentaires régénérateurs et la manière dont les décideurs de haut niveau
peuvent apprendre à les gérer. Le livre blanc d’EARA indique quelles sont les
clés de voûte de la gouvernance des systèmes agroalimentaires qui doivent être
repensées pour favoriser la régénération.

EARA n’y a pas été de main morte pour diffuser son livre blanc :
elle a carrément eu une audience à la
COP28 ! Notre « petit » belge, Géraud Dumont, faisait partie des cinq
fermiers qui y ont présenté leur parcours. On peut retrouver Géraud à la minute
50 de la visioconférence qui s’est tenue au pavillon des systèmes alimentaires à
Dubaï où le directeur de EARA était présent.

https://www.youtube.com/watch?v=C6blFT5NKDQ

Géraud y répond à la question « peut-on nourrir le monde avec
l’agriculture régénérative » en décrivant ce qu’il met en place sur sa
ferme. Sa réponse est claire : « that’s not an issue »
(NDLR : le mot « issue » est un faux ami en anglais, il signifie
« problème » et pas « issue »).

Les points clé du livre
blanc d’EARA

Le jeune directeur d’EARA, Simon Kraemer, résume les points clé de leur livre blanc.

« Les agriculteurs fondateurs de l’EARA
s’engagent à participer à la transformation de la gouvernance de l’écosystème
agroalimentaire afin de créer des environnements économiques et réglementaires
qui favorisent une régénération rapide et systémique au sein de l’exploitation.

Les principes suivants pour la gestion de
l’agriculture régénératrice ont été retenus (chacun de ces principes étant
accompagné de sous-principes décrits dans le document) : (1) la régénération est un processus d’amélioration, plutôt
qu’un état permanent, (2) elle est axée sur les résultats en matière de santé
sociale, écologique et économique, (3) elle est spécifique au contexte et (4)
elle est systémique.
 »

Quel impact la future directive européenne
« sols » pourra avoir sur l’agriculture régénérative ?

Simon Kraemer : « J’ai
personnellement exercé un lobbying intensif à ce sujet au cours des deux
dernières années avec la Soil Health Coalition

(www.coalitionforsoilhealth.org). Et malheureusement, je ne pense pas que la
future loi européenne sur la surveillance et la résilience des sols aura un
impact significatif, pour trois points essentiels : (1) la manière dont la
santé des sols est évaluée n’a que peu ou pas de valeur en pratique pour les
gestionnaires des terres, (2) la densité de la grille de mesure est si faible qu’elle
touche une partie trop insignifiante de parcelles que pour en influencer la
gestion, (3) il n’y a pas d’objectifs juridiquement contraignants.
 »

Et votre prochaine action ?

Simon Kraemer : « Nous
avons rédigé un document d’orientation des politiques. Dans ce document, l’EARA
présente une proposition de refonte de la politique agricole commune (PAC) de
l’UE vers une approche centrée sur l’agriculteuret enracinée dans la
santé de nos agroécosystèmes
.

L’EARA propose de supprimer progressivement les
paiements directs découplés sans compromettre les revenus des agriculteurs, les
moyens de subsistance ou la productivité. Nous soutenons qu’en passant à des
paiements directs équitables et simples basés sur l’hectare et associés à la performance
agroécologique, la PAC peut réduire la dépendance des agriculteurs vis-à-vis
des intrants externes et augmenter la résilience au changement climatique au
sein de l’exploitation. Une telle conception de la PAC, dont les paiements sont
basés sur les résultats pour la santédes agroécosystèmes, vise à
favoriser la simplification à long terme et la sécurité de la planification
dans le secteur agricole. Elle vise en outre à faciliter la transformation
rapide des systèmes de production agricole, afin qu’ils deviennent la base
résiliente des écosystèmes agroalimentaires européens à l’épreuve du temps et
de la nature. Tout cela en parallèle d’un réengagement positif et significatif
du public à l’égard des modes de vie ruraux, du bien-être des agriculteurs, des
régions locales, des paysages et des communautés dans toute l’Europe.
 »

Frédérique Hupin

Pour obtenir le pdf de l’article publié dans la revue TCS :

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